jeudi 7 janvier 2016

Bess


Quand on me l’a donnée, elle s’appelait « Guess », comme la marque de fringues de Paris Hilton. J’ai juste changé une lettre. Comme ça, elle s’appelle Bess, comme dans Breaking the Waves de Lars Von Trier. Croisée Boxer, trois ans, pucée-vaccinée, fournie avec sa panière, son doudou et un gros sac de croquettes. Elle est montée dans ma voiture direct, sans un regard pour son ex-propriétaire qui s’est mise à pleurer. On ne peut pas tout avoir. 

Bess n’a pas le mufle du boxer, mais elle en a le masque noir. Elle est de robe fauve et de poil ras luisant sur une musculature de gladiateur. Quand elle s’étonne, ses oreilles remontent sur son crâne et ça lui plisse toute la figure. On dirait un dessin animé. Elle aime les chats, les poules, et ce n’est guère réciproque. Elle aime courir après tout ce qui bouge, en fait. Quand elle veut sortir, elle se plante devant moi et me regarde fixement.
 
Je lui demande : qu’est-ce que tu veux ? Elle tressaille. 
 
Je continue : tu veux aller te balader ? Elle zouke, elle se tortille, elle me roule des yeux terribles en mordillant son moignon de queue. Qui a dit qu’il était barbare de couper la queue des chiens ? Ça met en valeur leur conversation. 
 
Une fois dehors elle démarre comme un V2. Je fais un kilomètre tout droit, elle en fait douze dans tous les sens. Souvent, en arrivant près de la forêt, il y a un chevreuil. C’est toujours le même et je crois bien qu’il fait exprès. Elle se rue à sa poursuite et disparaît. Quand le chevreuil l’a semée elle me rejoint penaude au petit lac. Je lui jette un bout de bois qu’elle va chercher et me rapporte comme une dingue : encore ! Si je ne relance pas elle se tire pour de bon. Je la laisse faire son petit tour puis je l’appelle : Bess ! Au pied ! Et je l’attends. 
 
Cinq minutes ou un quart d'heure, ça dépend...
 
Et je l’entends : tougoudoum, tougoudoum, voilà ma Dalton !
 
Elle jaillit des fougères, me fonce droit dessus et elle m’esquive juste à temps. Et elle revient vers moi, la gueule ouverte. Elle se fend la poire. Elle me fait ça à chaque fois. Et même des fois, elle se rate. Aïe ! Qu’est-ce qu’on se marre ! 
 
Quant elle s’est bien défoulée elle gratte la terre furieusement. Elle fouit. Il lui arrive de tuer une taupe, ce qui la fait bien voir des voisins. Mais là, à toujours fouir, ça fait deux fois qu’elle chope la teigne et ça commence à m’énerver. Sa grossesse nerveuse me cause déjà assez de souci. Un mois qu’elle a les mamelles rouges gonflées et j’ai la flemme d’aller chez le véto. Le soir, elle ne cesse de gémir que si je l’autorise à monter sur le canapé. Bess, fille indigne, comment oses-tu culpabiliser ta mère ? En plus, je suis toute seule, je déprime et personne ne lit mon blog. Fait chier.
 
C’est pas grave, que tu dis, on n’a qu’à partir en balade pour toute la vie ! On trouvera toujours une poubelle pour bouffer et un coin pour dormir.
 
T’as raison. C’est sans espoir. Je laisse tomber.
 
Fin de la Grande Touriste. Adieu !
 
 
…Et bien malin qui me trouvera : Charlie, c’est moi !


Photo Joanna Metz

 

4 commentaires:

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  2. Siiiii moi je te lis et j'adore. Continue s'il te plaît. Allez. Dis moi aussi je remue le derrière à défaut d'une queue, et j'aimerai tellement que tu écrives encore et pour toujours. Lire tes coups de cœur, tes coups de gueule, tes idées, ta perception de ce que nous sommes, de ce que nous vivons. Tu sais ça m'enrichit de te lire. Ca doit le faire aux autres. C'est important. Je conseillerai ton lien aux gens que je connais. Et d'autres le feront. Merci. Laure

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  3. Quoiqu'on paraisse vaincre, on est donc vaincu, quand on acquiert en triomphant ce qu'on ne pourra perdre sans amertume ; on triomphe au contraire, quoiqu'on paraisse vaincu, quand en cédant on arrive à ce qu'on ne peut perdre malgré soi.

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